Dans cette dernière édition d’Expertise, le Dr Martin Russell, expert MIEUX et cofondateur du futur DiasporaLab, livre son avis sur l’évolution et les tendances actuelles en matière d’engagement de la diaspora, un domaine que les gouvernements, en particulier africains, ont à cœur de développer dans le cadre de leurs stratégies globales sur les migrations et le développement.

Le Dr Russell est l’un des fondateurs du DiasporaLab qui sera prochainement inauguré au Clinton Institute de l’UCD et dirige sa propre société de conseil. Formateur et conférencier, il est aussi l’auteurs de plusieurs ouvrages sur l’engagement de la diaspora en Afrique, Caraïbes, Asie centrale, Amérique centrale et du Sud, Europe, Moyen-Orient, Royaume-Uni et États-Unis. Il est aussi membre du Comité consultatif de Futureofworkandwo.men

Dans le cadre de MIEUX, il a collaboré, en qualité d’expert, à l’action Malawi III qui visait à soutenir le ministère malawite des Affaires étrangères et de la Coopération internationale dans l’élaboration de la politique nationale d’engagement de la diaspora et de son plan d’action.

MIEUX : Comment le concept d’engagement de la diaspora a-t-il évolué au cours de ces dix dernières années ?

Je pense que l’évolution majeure réside dans la confiance du secteur. Il y a 10 ans, j’avais l’impression que les gens « saisissaient » plus ou moins le concept et l’associaient d’une manière ou d’une autre aux migrations mais ses effets tangibles et la confiance au sein du secteur étaient très limités. Aujourd’hui, les choses ont bien changé : le socle de données factuelles s’est étoffé, la confiance à l’égard du concept s’est élargie et de nouvelles régions se montrent intéressées ou sollicitent des informations.

Bien sûr, la route est encore longue. Mais les signes sont encourageants car, autre évolution majeure, le concept d’engagement de la diaspora n’est plus la stratégie à dominance financière (exploitation des envois de fonds) qu’elle était hier mais se perçoit désormais comme un moyen de mobiliser un vivier de compétences non techniques dans des domaines comme la culture, la politique ou le développement social. La diaspora est aujourd’hui un sujet qui intéresse les grandes institutions financières, les laboratoires d’innovation et d’entrepreneuriat ou encore les universités. L’avenir s’annonce donc passionnant pour nous car des portes qui nous étaient fermées il y a 10 ans sont en train de s’ouvrir.

MIEUX : Quelles bonnes pratiques peut-on tirer de l’exemple irlandais en matière d’engagement de la diaspora ?

L’expérience irlandaise est un cas d’étude passionnant à plusieurs niveaux. L’engagement de la diaspora a toujours fait partie de l’histoire de mon pays. L’Irlande est une « île au large d’une île » donc émigrer est dans notre ADN ! En revanche, l’idée d’organiser l’engagement de la diaspora est relativement récente. Le processus de structuration politique au travers et par le ministère des Affaires étrangères et du Commerce n’a véritablement démarré qu’au début des années 2000 mais il faut reconnaître que le travail accompli depuis est formidable puisque le cadre actuel est considéré, à juste titre, comme une référence mondiale.

En termes de bonnes pratiques, j’en distingue 3 ou 4. Je pense tout d’abord qu’il est important que les gouvernements tentent de créer une culture d’engagement de la diaspora en encourageant les activités plutôt qu’en essayant de tout mettre en place eux-mêmes. Il faut qu’ils investissent dans leur diaspora et dans ses organisations communautaires qui sont capables d’accomplir des choses hors de portée des gouvernements comme soutenir les membres vulnérables de la communauté ou rassembler des informations réalistes et détaillées sur celle-ci. Les Irlandais font cela au travers de l’Emigrant Support Programme qui, à mon avis, est l’un des meilleurs instruments politiques d’engagement de la diaspora du monde.

Autre bonne pratique importante : les décideurs politiques doivent fédérer le secteur public et le secteur privé. L’engagement de la diaspora s’appuie sur des réseaux sectoriels, des réseaux d’intérêts et, pour cela, on a besoin du secteur privé. Enfin, il faut engager la diaspora dans son ensemble : la prospère et la vulnérable. Mais aussi investir du temps et des ressources pour comprendre les différentes strates qui la composent et identifier la manière de les aider. Il faut commencer par aider la diaspora avant de lui demander de l’aide. Et ne pas oublier que tout cela prend du temps.

D’ailleurs, en Irlande, je pense que nous n’en sommes qu’au début et qu’il y a encore beaucoup de potentiel. Et au vu de ce que notre diaspora nous a permis de faire jusqu’ici – que cela soit le processus de paix, pendant la crise financière ou pour écrire notre histoire à l’étranger – les perspectives sont tout simplement formidables. J’aimerais voir l’Irlande partager davantage son expérience en matière d’engagement. Je pense vraiment que nous sous-exploitons son potentiel en tant qu’instrument diplomatique et politique du 21e siècle.

MIEUX : Pouvez-vous nous parler du « modèle d’engagement de la diaspora » sur lequel vous travaillez en ce moment ?

Lors de ma mission pour MIEUX ou dans mon travail de consultant, les questions que l’on me pose le plus souvent sont « À qui faut-il confier l’engagement de la diaspora ? » et « Comment faut-il s’y prendre ?». Pour y répondre, je me suis intéressé aux success stories des quatre coins du monde, Chine, Inde, Irlande, Israël, Mexique, et j’ai noué des relations avec les gens sur place. De là, j’ai commencé à élaborer une sorte de système de modélisation. Chaque pays a évidemment son propre contexte culturel, historique, politique ou social mais il existe quelques éléments fondateurs de bonne pratique qui permettent de construire un modèle.    

Le modèle tel qu’il est aujourd’hui s’appuie sur 4 piliers : Développement institutionnel et du leadership, Engagement du capital humain, Engagement du capital économique et Soutien à la diaspora. Même réduits au minimum, ces 4 éléments suffisent pour créer le dispositif institutionnel nécessaire à l’engagement de la diaspora, qu’il se situe au niveau gouvernemental ou communautaire (par ex. organisations de la société civile). À partir de là, on peut concevoir les activités et la communication nécessaires à l’instauration d’une relation de confiance avec la diaspora. Une fois qu’on a cela, on peut envisager de passer à des choses plus ambitieuses pour décupler l’impact de développement transformatif. Il s’agit d’un modèle évolutif et non exhaustif, qui grandira au fil des avancées du concept.

Je suis convaincu que si vous me reposez la question dans 5 ans, certaines choses auront changé. Et c’est normal : l’engagement de la diaspora n’est pas un domaine figé et la « solution miracle » n’existe pas. Nous l’avons vu avec les données et les tentatives visant à réorienter les envois de fonds vers l’investissement. L’engagement de la diaspora est un sport de contact exigeant, il faut manier la technologie avec doigté et mouiller le maillot !

MIEUX : Comment voyez-vous l’avenir de l’interaction entre plans de développement national, OMD et politiques migratoires ?

Mon travail dans l’engagement de la diaspora a fait de moi un fervent adepte du modèle « plug in » : un état d’esprit qui consiste à garantir que ce que fait en matière d’engagement de la diaspora dans une ville ou un pays donné vient « se connecter » au plan de développement national, au programme régional et à d’autres programmes politiques mondiaux comme les OMD. L’engagement de la diaspora ne doit pas prendre le pas sur le reste. Cela reste un secteur émergent et c’est comme tel qu’il doit asseoir sa pertinence. Cependant, la cohérence politique entre plans de développement national, OMD et politiques migratoires doit être au cœur de notre réflexion pour les années à venir.  

De façon générale, j’ai une vision quelque peu différente des grands acteurs de la migration concernant les OMD et le rôle des migrations. Je pense qu’il y a eu une sorte de pression concertée pour que les migrations deviennent un OMD à part entière. Et, reconnaissons-le, cela n’a pas abouti. La migration est certes inscrite dans l’un des OMD mais n’est pas un OMD à part entière. Il n’y a pas de mal à admettre sa défaite or j’ai le sentiment que beaucoup d’acteurs des migrations sont passé en mode « portes closes ». Il serait pourtant plus courageux d’admettre qu’on a échoué et de s’atteler à trouver une solution.

Avec le Pacte mondial pour les migrations, je pense que nous entrons dans une nouvelle ère en matière d’interaction entre plans de développement national, OMD et politiques migratoires. Il s’agit de faire évoluer de façon à la fois tangible et intangible la culture, l’état d’esprit et la rhétorique autour de la migration et du développement. Et cela ne se fera pas en un jour !

Dans ce contexte, je pense que l’intérêt pour l’engagement de la diaspora de même que les investissements vont s’intensifier dans tous les secteurs. Pourquoi ? Parce que les diasporas peuvent selon moi être une force positive pour les migrations. Malheureusement, bien souvent, le terme migration est associé aux frontières et à l’identité alors que le mot diaspora évoque l’affinité et l’appartenance ; organiser l’engagement de la diaspora apparaît donc comme quelque chose de beaucoup plus attrayant.

Je suis fermement convaincu que nous, acteurs des migrations, vivons un moment exceptionnel.  Les défis sont colossaux mais les avancées n’en sont que plus gratifiantes. Je conclurai donc par ce message : continuez à croire dans la valeur de votre travail, ignorez les esprits négatifs parce qu’ils s’épuiseront plus vite que vous et faites preuve de courage dans vos décisions.


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Malawi III Politique d’engagement de la diaspora et plan d’action